parents, enfants

Une anthologie en ligne établie à partir des ouvrages du fonds de poésie contemporaine du Promenoir des Amis des printemps Poétiques et de la Médiathèque de La Suze (Sarthe). Elle a été élaborée par Alain et Robert avec la contribution volontaire de poètes amis.

Article mis en ligne le 30 mai 2022
dernière modification le 1er juin 2022

par Alain BOUDET

Papa avait une voiture
Une très belle voiture
Au sortir de la guerre
Peu de gens en possédaient
Une
Cela nous rendait
Respectables
Maman aimait les sorties
À la mer
Elle aimait les sorties
Le dimanche
En voiture
Avec son mari
Qui était
Aussi mon père
Et
Mes deux frères
Plus grands
Plus forts
Que moi
À l’arrière
De la voiture
Ma place était celle
Du milieu
Juste sur
La bosse sous les fesses
Là où
Les pieds n’ont pas de place

J’ai acquis le sens de l’équilibre
Et gardé de petits pieds

Dan Bouchery
Les éphémères
© Soc & Foc, 2009

 

La corde était
Belle
Belle comme un cadeau
Une corde neuve
Brillante
Aux couleurs fraîches
Fraîches comme
Les joues d’une petite fille
Fraîches comme sa joie
La corde était belle
Celle que je désirais l’était
Moins
Je voulais
Une corde plus longue
Sans vernis
Sans poignées
Pour jouer
Avec mes copines
Mon père n’a pas
Supporté
Mon refus
Il a repris
Son cadeau
Il a jeté
Devant mes yeux
La corde
Au feu
Et
L’enfance
Au milieu

Dan Bouchery
Les éphémères
© Soc & Foc, 2009

 

Mon père terre d’ombre
Dont le jardin en sombre secret
Jour après jour s’écrivait
Avec ses bocaux comme des mots
Que parfument fruits et légumes
Des silences et des semences
Des odeurs d’enfance
Homme défrichant la terre
Comme on déchiffre un mystère
Laboure toujours

Frédéric Sochard
Mon papa polychrome
© Frédéric Sochard, 1996

 

Avant tout

Dans ton ventre, Maman,
je savais tout
quand c’était la nuit,
quand c’était le jour.
Comment je faisais ?
Je réfléchissais.
Je ne connaissais pas le mot
TAMBOUR,
mais j’y jouais avec les pieds.
Je ne connaissais pas le mot
AMOUR,
mais déjà tu me l’apprenais.

Carl Norac
Bienvenue en poésie
Anthologie, © Rue du Monde, 2020

 

Beaucoup

Il y a beaucoup beaucoup d’humains sur la terre
Il y a beaucoup beaucoup d’enfants
Il y a beaucoup beaucoup de parents
beaucoup beaucoup de mamies et de papis
et tant et tant et tant de taties et de tontons
et beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup
beaucoup de cousines et de cousins
Mais un être humain comme toi, il n’y en a pas beaucoup
pas beaucoup du tout
En vérité il n’y en a que
UN
UN seul
Il porte ton nom
et ton prénom
Il a tes yeux
Il a ton coeur
Il est unique
sur toute la terre

François David
Bienvenue en poésie
Anthologie, © Rue du Monde, 2020

 

Quand vous étiez tous les deux
C’était à deux que vous changiez les housses de couette
Depuis peu, papa n’y arrive plus
Depuis peu, maman non plus.
Quand vous étiez tous les deux
Et que tu te levais la première
J’aimais sentir ta joue le matin…
Je voudrais encore que ce soit tous les jours.

Michel Lautru
Quand vous étiez tous les deux, © Voix Tissées, 2018

 

Le tableau

 Sur la photo tu nous vois
tes deux parents et toi
et ceux qui sont plus grands
frangins – frangines
cousines, parrain et bonne-maman
nés il y a longtemps.
Depuis que tu fleuris chez nous
le tableau a pris des couleurs.

Françoise Lison-Leroy
Bienvenue en poésie
Anthologie, © Rue du Monde, 2020

 

Une soeur, un frère

La terre est ronde
comme un soleil
et ton visage aussi
La mer bredouille
un champ d’écume
et tes lèvres aussi
La nuit roucoule
et roule et rêve
et ton silence aussi
Entre ta vie et l’univers
il y a l’étonnant mystère
d’une soeur, d’un frère.

Alain Boudet
Bienvenue en poésie
Anthologie,© Rue du Monde, 2020

 

Quand vous étiez tous les deux
J’aimais de temps en temps
Vous écouter aux bords du soir
Et je m’endormais heureux.
Toi maman
Toi papa
Toi papa
Toi maman
et moi…
Tous les trois

Michel Lautru
Quand vous étiez tous les deux
© Voix Tissées, 2018

 

Une petite feuille de hêtre
qui volait et tournoyait
et se posait légère
parmi les autres feuilles
« ma petite feuille aux yeux bleus »
disait la grand-mère
et la petite fille souriait
à la grand-mère aux yeux bleus
regardant voler la petite feuille
dans la forêt silencieuse
j’ai su que c’était moi
poussée par les vents de la vie
que c’était un petit signe
de la grand-mère oubliée.

Luce Guilbaud
La petite feuille aux yeux bleus © le dé bleu, 1998


 

C’est l’heure où les grands-mères
et les petites filles
jouent sur la grève
parmi les souvenirs de tempête.
Elles portent la mémoire des vagues
la trace des légendes
et des voyages accomplis.
Elles partagent aussi quelques mots
dans une langue paysanne.
C’est l’heure où la « petite feuille » en moi
s’envole jusqu’aux yeux bleus perdus
de la grand-mère disparue.

Luce Guilbaud
La petite feuille aux yeux bleus © le dé bleu, 1998

 

 

J’ai regardé longtemps Maman
dans les yeux
et sans prononcer un seul mot,
je lui ai donné mon secret,
comme ça,
juste en la fixant.
Elle m’a répondu
tout bas :
̶ Tu as vu, c’est un beau coucher de soleil.
Ma Maman
voyait maintenant
mon cadeau de lumières
déroulé sur le ciel marin.
J’avais réussi
à lui transmettre des images
sans parler.

David Dumortier
Des oranges pour ma mère © Cheyne, 2012

 

C’est fondant

J’ai des draps tout neufs
et ma chambre est bien rangée.
J’ai dormi au début avec la
main de maman dans la mienne.
Elle est restée longtemps
elle a lu mon livre de prix
elle a raconté l’histoire des moutons
et l’histoire des castors.
Papa est en voyage
on ira le chercher demain
après une grande promenade.
Si il pleut
on fera un dessin pour lui.

Jean-Hugues Malineau
Les goûts de mon enfance
© La Renarde Rouge, 2001

 

C’est pâteux

Dimanche papa et maman
m’ont emmené chez des amis.
J’ai promis d’être
im-pec-cable !
Les grands parlent entre eux
de choses de leur passé
je suis le seul enfant et le
repas dure mille ans
même le dessert est pire que
des lentilles.
Il n’y a ni télé, ni chat,
ni jardin, ni grenadine…
et il y a des fourmis dans mes jambes
avec lesquelles
je ne peux même pas courir.

Jean-Hugues Malineau
Les goûts de mon enfance
© La Renarde Rouge, 2001