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villages

Dans le plus petit village existe le sentier des amoureux.

Achille Chavée

Article mis en ligne le 10 avril 2014
dernière modification le 2 juin 2014

par Alain BOUDET
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Dix poètes d’aujourd’hui nous parlent des villages…

ruines


les maisons naissent, vivent et meurent
mais les villes n’aiment pas voir les maisons mourir
d’un coup de patte bulldozers et titans les abattent avant l’âge, reconstruisent sur débris
les villes raient, oublient, saisies de fièvres immobilières, conservent en musées chaumières et demeures qui firent d’elles parler, s’approprient leur notoire poudre

Paul Badin
in Aspects riants (inédit)

 

au hameau la ruine fixe la vie
elle reste debout comme le mur porte dense l’ombre du disparu
les lierres s’en emparent, bientôt les arbres, oiseaux, saisons s’y nichent et les jeux d’enfants
ceux qui flirtent avec le danger parmi les vieilles lessiveuses, les carcasses dépouillées, les bicyclettes de l’été
les ruines habitent le village, leur présence ranime l’absence, leur vide fourmille
les ruines vivent bien d’autres vies que les villes ignorent

Paul Badin
in Aspects riants (inédit)

 

				

Gelée blanche
Tous les arbres
sont de Noël,

tous les chemins
mènent au ciel,

tous les villages sont d’Epinal.

Notre haleine même
s’envole en souffle immaculé :

délicieuse tromperie
d’un matin de Janvier compatissant…

Claudia Adrover

 

L’homme aux poules

Le quignon qu’il émiette sur la crête des poules est une offrande à sa terre. Un rayon de soleil le sacre. Une murette suffit à sa majesté.

Sur les hauteurs du village, chaque jour assis là, il règne sur une basse-cour vagabonde picorant à ses pieds. Un chat s’en mêle, que le pain ne concerne pas et qui interroge quand même, les yeux levés sur le visage d’une énigme familière.

Méticuleusement, l’homme distribue les grains de lumière. Ce geste suffit à sa paix, et l’attente des bêtes. Dans son dos, les vieux murs l’approuvent.

Michel Baglin
Sur une photographie de Jean Dieuzaide
L’Ami des bêtes

 

C’est donc un village de Sardaigne, une ruelle pavée de fraîcheur dans l’été.
Mais ce pourrait être n’importe où pourvu qu’y monte un éloge de la lenteur,
que les grumeaux des murs de torchis, les crépis, les lézardes y apprivoisent le jour,
qu’une vieille tour y glorifie le ciel chauffé à blanc.
N’importe où pourvu qu’un âne y passe en liberté,
que sous un porche des gosses croient rire et s’ennuyer quand toute vie se réfugie à l’ombre des regards, dans le puits noir de leurs yeux.
N’importe où dans le monde oublié des humbles, pourvu que le soleil y soit donné avec la pauvreté,
que les fillettes suspendent tressage et confidences pour interroger ce qui vient à elles du fond de la ruelle,
tandis qu’une femme accoudée à sa fenêtre veille ce pétrin de la lumière où lève la pâte du désir,
l’impatience,
l’attente dont les petits drapeaux sont une guirlande de linge qui sèche.

Michel Baglin
Sur une photographie de Jean Dieuzaide - Castelsardo

 

Ardoise


Vous vous rappelez l’épicerie du bourg…

On allait y chercher le nécessaire :
La boîte d’allumettes, le sucre, le sel,
Le vin, le fromage, le gaz et le lait,
L’orange et le citron, le journal et le pain.

On allait y chercher comme une surprise :
Un paquet de tabac, un bibelot doré,
Une carte postale avec un timbre-poste,
Trois croissants le dimanche, un cigarillo,
Un séraphin joufflu soufflant dans la trompette,
Deux sous de caramel pour les petits enfants.

On allait y chercher une ancienne musique :
Le café à la livre, la goutte à la chopine,
Une pincée d’épices, trois hectos de farine,
Du savon de Marseille et des morceaux de camphre,
Un bâton de vanille avec un hareng saur
Et deux rouleaux d’attrape-mouches.

On allait y chercher un semblant de nouvelles :
Le voisin est malade, il va pleuvoir demain ?
À vendre vélo homme, prix très raisonnable,
On dit que votre fille fréquente,
Réunion vendredi pour ceux de la paroisse,
La vache a vêlé cette nuit.

On allait y chercher l’aspirine des jours,
Le bonheur au détail, la vie qui ralentit
Entre les pages de l’almanach un timbre-poste,
Et le cœur du village qui bat contre une ardoise,
La vie, comme à crédit.

Vous vous rappelez l’épicerie du bourg…


Jean-Claude Touzeil
(Mine de rien - Clapàs)

 

Orage


Fermes rouges
sur les chemins d’ombre
le soir

Chuintement d’eau vive,
ronciers, lauriers luisants

La gouttière sonore
comme un volet battant

et l’orage éployé,
le cri d’un oiseau

dans la fumée des marécages.


Michèle Lévy

 

Sur la route


Ce soir, la nuit s’appuie à mes poignets. Par corps, par cœur, j’apprends ce village.
Tout ce qui est m’étonne encore. Me voici, seule, entre les arbres noirs, et sans passé. Je ne suis, entre ciel et terre, que cet espace humain traversé d’odeurs, de parfums.
Ivresse d’un soir, comme il y en eut des milliards. Mais ce soir-là, je suis sur la route, seule et en marche, ce soir est à moi.

Par la fenêtre, on voit des chaleurs de cuisines. Des vaches meuglent. Une façade jaune, avec ses volets de bois, chante doucement. Je pense à bien nouer en moi le nœud de mon amour pour ce qui est.
Quel bruit d’orgue fait la vie ! Je pèse dans mes poumons l’air froid de cette nuit grisâtre, grisante.
Ces tourbillons somptueux de joie pure, qui m’étreignaient à l’improviste : en aurai-je fini, un jour, avec l’enfance ? c’est elle que j’appelle sur la route déserte, elle qui m’a abandonnée alors que je la gaspillais.

Je n’aurai jamais assez de gratitude pour ce qui me fut donné.

Michèle Lévy

  Voisine
Petite mémère à l’ancienne
va sur ses quatre-vingt six
mine de rien

Petite maison basse
sol en terre battue
dans l’unique pièce
pas encore la lumière

Les malheurs du monde
à trois kilomètres
pas connu la télé

Chaudron dans la cheminée
soupe légumes du jardin
volaille le dimanche
jamais vu le docteur

Petit caillou dérisoire
dans la galaxie du quotidien
pas branchée Internet
Café bouillant sur le fourneau
tous les jours que Dieu fait
à l’heure du facteur
mine de rien

Jean-Claude Touzeil
(Mine de rien - Clapàs)

 

La rue

La rue est un sourire

Aux lèvres géranium
Les yeux entrebaîllés
Derrière les volets
Le village palpite
La guitare à la main
Et chante en espagnol
Le cœur tango
Le do ré mi fa sol
Au bon tempo

Liska
Mi-ville, mi-raisin
© l’idée bleue, 2005

  Un vent d’hiver égratigne les bâtis en deuil. Une vieille femme, marron ridé, m’indique le chemin : vous suivrez l’artère jusqu’au cœur qui se balance dans le vent devant le marchand de couleurs, à droite vous longerez un muret émouvant jusqu’à la barrière en acier inoxydable, c’est là.
Tu ne sais plus ce que tu es venue chercher. Une marche de mille li commence à tes pieds.

Anne-Lise Blanchard

 

Le lait du village

En secret il coule
Le lait du village,
Les yeux de la vache,
La fumée des fermes
Ecrit dans le ciel :
En secret il coule
Le lait du village,
Tu bois le bonheur
La bolée de l’aube,
Le poulain s’éveille,
La mère nourrit,
L’écolier écrit.

En secret il coule
Le lait du village,
Tout benoîtement
Bêlent les moutons.
Le champ chaud de laine
Se cherche un abri
Pour couler le lait
Le lait du village
Su la vie des hommes.

Christine Guénanten

 

Petit pays de hameaux et de maisons abandonnées.
Dont les fenêtres sont autant d’yeux qu’on a fermés comme ceux d’un mort avant de s’en aller. L’une d’elle (résiste, résiste) cligne de l’œil au vent en battant du volet.
 

Au-dessus, taillées par les pains mêmes qui construisaient les murs et s’épousant aussi parfaitement, les poutres des charpentes ne portent plus le toit.

Dominique Baur
​extrait de Petit pays
© Donner à Voir, 2009

 

Mon village gris


J’habite un village gris
Aux maisons usées
Et ternes
Qui n’ont l’air d’abriter
Que des chagrins et des peines.

Celle où je vis
Aura cent cinquante ans
Demain,
Elle tient toujours debout,
L’air fier et pimpant.

Dans ses murs fatigués,
Des voix sont cachées
Muettes,
Elles doivent en avoir
Des choses à raconter !

Cette nuit, dans la cheminée,
Tandis que le feu crépite,
Les voix,
Enfin libérées,
Retrouvent leur vitalité.

Avec des mots maladroits
Elles révèlent leurs secrets.
Et moi
J’écoute, le cœur en émoi,
Les paroles du temps jadis.

Mon village n’est plus triste
Mon village est très gai
Grâce à
Ses murs pleins à craquer
De mille bonheurs réveillés.

Cécile Gagnon
(inédit)

 



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