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Orlando White
Article mis en ligne le 2 juin 2014

par Alain BOUDET
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Orlando White est Diné, c’est le mot par lequel ceux que nous appelons Navajos se nomment. Il est né à Sweetwater dans l’état d’Arizona. L’identité d’un Indien Diné se décline en fonction de son appartenance à un clan, à une société donnée, cela détermine qui l’on est, aussi pour respecter ce point important il faut noter qu’il est membre « du peuple du bord de l’eau Zuni » et il est né dans le clan Nakaï, c’est-à-dire Mexicain. Il a reçu ses diplômes universitaires en création littéraire à l’institut des Arts Amérindiens de Santa Fe au Nouveau-Mexique, suivis et complétés par un Master en Fine Arts, option poésie, à l’université de Brown. Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues de poésie. Son premier livre Bone Light , où le langage devient un personnage, une entité vivante, a été remarqué par la critique et lui promet un beau début de carrière en tant que poète. Comme la plupart des auteurs de la toute nouvelle génération d’auteurs « Indiens », Orlando White adopte une écriture sophistiquée, que l’on pourrait qualifier de « post-moderne ». Gerald Vizenor , auteur Anishinaabe (Ojibwa) va encore plus loin, appelant de ses vœux la venue du « post-indien ».

Voicin quelques poèmes extraits du recueil BONE LIGHT (lumière d’os) paru chez Red Hen Press en 2009. Traduction de Béatrice Machet.

Voir les lettres

Tout ce que j’écris exige ceci : un alphabet.
C’est une notion dont je ne savais rien à l’âge de six ans. A l’école maternelle l’image d’une lettre sur une fiche m’intéressait beaucoup plus. Je notais sa forme qui la distinguait et la faisait ressortir de son environnement. Puis, mes yeux tirèrent sur le O et le partagèrent en deux moitiés. A partir de ce moment-là j’ai ressenti que le langage était séparé de sa forme.
Je me souviens de ma mère jouant avec un puzzle de mots. Elle encerclait une ligne de lettres parmi de nombreuses autres éparpillées sur la page. Elle traitait chaque mot avec attention et ne touchait jamais les lettres avec la mine du stylo. Puis elle me donnait le stylo. J’entourais des lettres au hasard. Elle souriait et m’embrassait.
Ma mère une fois m’avait dit que mon beau-père avait trouvé une photo de mon vrai père. Il l’avait déchirée. A ce jour je ne sais toujours pas qui est mon père.
J’ai toujours appelé mon beau-père David. Et il m’appelait par mon second prénom, Orson. Pour lui cela valait mieux que de me regarder en face et de me dire « son », (c’est à dire fils). Je suis encore honteux de mon deuxième prénom.
Il a essayé de m’enseigner l’orthographe.
A partir du CP, je lui montrais mes devoirs. Il s’agissait d’une liste de mots que je devais savoir épeler. Il me regardait en taillant un crayon avec son couteau. Je me souviens de la manière dont il forçait ma main à écrire. Comment le crayon poignardait chaque lettre, la mine faisant des pâtés. J’imaginais chaque mot meurtri quand je les regardais.
Les mots me rappelaient le puzzle.
Mais sans images ils ne signifiaient rien du tout.
Il me disait : « épelle-les ».
Je ne le pouvais pas. « Alors prononce-les d’abord ! »
Je me souviens de ce jour, comme beaucoup d’autres au lycée, quand les garçons plus âgés se moquaient de moi parce que je ne parlais pas un bon Anglais. Je prononçais toujours mal les mots, et je me demandais comment ils s’épelaient.
Je ne pouvais toujours pas bouger le crayon dans ma main. Je voyais les lettres alignées sur le papier, mais je voulais les entourer.
Il criait : « épèle-les petit con ! Je vais te frapper si tu ne le fais pas »
Je me souviens de la forme de son poing.
Personne n’était dans les parages, pas même ma mère. C’était aussi fermé que l’intimité quand j’étais avec mon beau-père. Je ne disais rien à personne. Il m’apportait des jouets en guise d’acte de contrition. Je lui pardonnais.
Quand David me frappa à la tête, je vis les étoiles en forme d’alphabet. Des années plus tard, ma fascination pour les lettres se transforma en poèmes.

 

La peau d’une lettre

Trempe la tête dans l’eau de javel.
Sépare l’os de la peau.
Fais glisser la calotte crânienne en la sortant ;
ça semble être de la pulpe.
Tords-la
dans une chaussette légère :
maintenant regarde
 c’est une ampoule.

Donc quand tu
appuies sur l’interrupteur
 un point d’interrogation
 pourrait apparaître.

Pareil pour la feuille blanche
de la peau.
Essore là.
Suspends le squelette
 d’une lettre. Laisse sécher.

 

Écriture

Un homme en costume noir avec un zéro
en guise de tête me suit. Il porte un fusil
dont la forme est celle du langage. Il me veut écrit
et mort sur la page. Il peut sentir l’odeur de
mes lettres tachées d’eau de javel et peut goûter
ce que j’ai écrit ; les os encrés des mots.
Mais il ne peut pas m’entendre respirer. Le silence
est mon refuge. Je vois la porte blanche du papier ;
Je l’ouvre et j’entre. Il semble que j’aie toujours été là,
pensant à l’origine et à la fin de la poesis.
Je pensais l’avoir perdu quelque part entre
le point et la ligne de langage. Mais il me trouva,
non écrit dans les profondeurs de la page. Il lève
le cylindre de son stylo, le centre sur mon front,
appuie sur la gâchette. Au travers des cheveux, peau, os,
je sens le poids de l’encre entrer sous mon front.
L’obscurité remplace les espaces blancs
de mon crâne, je le laisse me remplir de mots.

 



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