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Tiffany Midge
Article mis en ligne le 2 juin 2014

par Alain BOUDET
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Tiffany Midge, née en 1965, est une ancienne étudiante de l’université d’Idaho célèbre pour son programme d’écriture creative. Elle est membre de la nation Sioux, plus exactement la tribu Hunkpapa, (celle dont était issu Sitting Bull). Elle a aussi des ancêtres allemands. Elle a vécu la plupart de son enfance à Seattle, état de Washington, tout en restant attachée et en relation avec la réserve de Standing Rock dans l’état du Dakota du nord. Sa poésie est désormais internationalement reconnue, mise en musique par le compositeur Finlandais Seppo Pohjola et chantée dans sa chorale. Souvent sa poésie est la description d’un soi divisé entre plusieurs identités, de même qu’on lui reconnaît un sens aigu de l’humour. Sherman Alexie l’avait nommée parmi les auteurs les plus prometteurs, (mais a aussi affirmé qu’elle devait se défaire de son influence et trouver son propre style). Elle a écrit des nouvelles, parfois érotiques. Parmi ses nombreuses activités, Tiffany Midge est responsable de la section poésie dans les magazines d’arts, dans le « Raven Chronicles ». Elle a une façon très performatrice et très joueuse de dire sa poésie. (cf enregistrements sur youtube).

Jeune chouette (signification de Hinhan en langage Lakota)

 
Avant tout diagnostic
ma mère a remarqué
qu’une chouette visitait sa cour derrière la maison.
Son invitée arrivait souvent
au bon moment, n’ayant reçu ni invitation
ni saluts chaleureux. Une femme Sioux
s’inquiète quand une chouette
apparaît dans sa cour, superstitieuse,
ma mère avait appris que les chouettes
annoncent la mort.
 Elle avait accepté tout de suite
et quitte à mourir
désirait revenir sous la forme d’un petit oiseau
(une grive, un pinson, un moineau ?)
donc je devais être vigilante et gentille
avec les oiseaux de passage.
 Je pense à elle maintenant
et j’attends que les aulnes se remplissent d’ailes.
De la neige et encore plus de neige, un jet de glace
hachure l’allée, dérange les arbres.
L’espoir est une chose à plumes a écrit Dickinson.
Les oiseaux arrivent et repartent,
Ils emportent les rêves et le souvenir de pleurs,
apportent aussi bien présages que chance.
 Notre peuple croyait
que la chouette gardait l’entrée de la voie lactée,
les âmes devaient la traverser
pour atteindre le monde des esprits.
 Ma mère croyait
que ses proches résidaient dans l’air
et respiraient avec les vivants—
qu’ils se vidaient et devenaient l’ombre
dans ses parterres de roses, de digitales,
juste comme je crois qu’à sa façon
elle produisait le changement de chaque nouvelle saison,
la pluie, ses débuts et ses morts temporaires—
et les chouettes, patrouille aux yeux grands ouverts,
montaient la garde en permanence dans les arbres.

 

Grace n’est pas toujours une femme.

Grace est la douce texture des averses orageuses.
Grace est le sang fou du tonnerre.
Grace est la veine palpitante de l’air et du vent.
Grace est le ciselé des ombres de minuit.
Grace est l’ossature mince des arbres en hiver.
Grace est le hochet musical de la mémoire.
Grace est le vif courant entre nous


Grace n’est pas toujours une femme.

Grace est la base neigeuse sur les ailes des oies.
Grace est le mélange de dentelle crème et violette.
Grace est le rideau vert des pins et des cèdres.
Grace est le vernis cuivré du crépuscule.
Grace est le brillant ruban du désir.

Grace n’est pas toujours une femme.

Grace est le premier jour de chaque saison.
Grace est le réservoir infini du rêve.
Grace est l’anatomie du silence.
Grace est le langage des esprits muets qui parlent à travers nous.

Grace n’est pas toujours une femme.


Grace est la chorégraphie valsée d’étoiles amantes.
Grace est l’écho de profondes falaises.
Grace est la braise mourante des forêts en feu
volant le souffle d’un rocher mort-né.
Grace est la mutinerie de visions incessantes.
Grace est le mouvement du calme.
Grace est le rituel de la prière, le visage des saints
sans nom et les gorges des animaux blessés.

Grace n’est pas toujours une femme.


Grace est la coutume tranquille de la pierre.
Grace est la voix forte de l’eau inquiète
coulant en amont vers l’origine de toute chose.
Grace est le commencement des temps.
Grace est l’intemporalité.

Grace n’est pas toujours une femme.

Grace est l’ouverture par laquelle nous entrons pieds nus,
la porte que nous fermons sur elle.
Grace est l’élan délicat que nous partageons avec nos semblables dont les reins et les cœurs dansent quand ils nous touchent.
Grace est la fluorescence pourpre de l’aube.
Grace est le granit liquide du ciel obscur.

Grace n’est pas toujours une femme.

Grace est le fil invisible reliant les objets ordinaires.
Grace est la rédemption des âmes transitoires.
Grace est le soulagement de l’esprit emprisonné, la résurrection de la foi qui range de beaux gestes dans des boîtes de liberté.

Grace n’est pas toujours une femme.

Grace est le nom que nous nous donnons quelquefois.
Grace est le nom que nous donnons parfois aux autres.

Parfois Grace n’est pas une femme,
d’autre fois elle l’est.

 


Après avoir vu la chambre pleine de chaussures au musée de l’holocauste, et après avoir visité la galerie des mocassins des Indiens des plaines : Washington, D.C.

 Le portrait est clair ;
l’un est de l’art et l’autre
une preuve. L’un est artéfact
l’autre atrocité.
Chacun est interné
derrière la vitre,
avec des diagrammes
et des panneaux,
un témoignage des kilomètres
parcourus. Les deux
sont éculés,
chacun une paire,
l’une est rafistolée
l’autre est perlée.

A la fin du circuit
Puis-je acheter un porte-clés chaussure ?
Recevrai-je
la carte d’identité
d’un de ceux qui ont péri
à Wounded Knee ?

Les mocassins
sont magnifiques. Des perles faites de grains
tissées serrées comme un lacet.
Nous ne pleurons pas
les peaux élégantes des biches,
nous admirons le talent de l’artisan.
Nous ne demandons pas de quelles semelles
ces reliques proviennent.
Nous ne cherchons pas les indices de résistance,
ni les traces de sang.

Nous ne nous préoccupons pas non plus
de savoir s’il était vieux
s’il est mort pendant son sommeil,
ou si cet enfant
faisait du troc pour un sucre d’orge
pour une pincée de viande séchée.
Nous ne faisons aucune supposition
à propos d’un propriétaire originel.

Leurs morts n’ont pas été recueillies,
ne font pas partie d’une installation. Nous
n’absorbons pas leurs fins
violentes et torturées sous
les douces lumières ou sous les ombres dramatiques.

Nous regardons droit
au travers d’elles,
plus invisibles
que les soupirs
des fantômes.
Et puis nous nous dirigeons
vers une autre vitrine,

et puis une autre,
et la suivante,
et encore la suivante
vers une autre collection
de trophées
déposés
derrière un
voile de glace.

 



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