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Pratiques de la poésie dans l’enseignement spécialisé

En tant qu’enseignant spécialisé et poète, j’anime des ateliers d’écriture poétique dans l’IME où je travaille, près de Toulouse. Les élèves que nous accueillons sont des ados ou préados déficients intellectuels légers avec troubles associés (troubles du comportement, psychose...).
Ma collègue Sylvie Vivet anime également des ateliers d’écriture, étant titulaire d’un DU dans ce domaine. Sa classe accueille des adolescents atteints de TED (troubles envahissants du développement) et des autistes. Nous pratiquons le décloisonnement et l’échange de services. Cette année 2013, nous avons mis en place un projet global autour de la poésie.

Article mis en ligne le 1er septembre 2015
dernière modification le 15 septembre 2015

par Alain BOUDET
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Ma pratique des ateliers d’écriture n’est pas une pratique d’ « expert en pédagogie », ni de « technicien de la pédagogie » mais une pratique de poète. Serge Tisseron dit souvent qu’ « on ne transmet bien que ce que l’on pratique soi-même ». C’est parce que l’écriture poétique m’a beaucoup apporté que j’ai la conviction qu’elle apportera beaucoup aux élèves, en particulier pour ce qui est des élèves présentant des troubles de la personnalité, un handicap mental ou physique.

Cependant, ma pratique n’est pas totalement instinctive, ni sauvage, elle s’appuie sur des références. Quelles références ? Pour moi, ce sont les poètes-pédagogues qui parlent le mieux de l’enseignement de la poésie à l’école. J’ai beaucoup lu et j’ai eu la chance de rencontrer des personnalités comme Jean-Pierre Siméon ou Bruno Doucey, dont les réflexions m’ont été très utiles. Mais j’ai également découvert d’autres témoignages, ceux de Patrick Laupin en particulier. Pour ce qui est des pédagogues, je m’inspire plutôt de la pensée de Bernard Devanne ou de Serge Boimare qui ne sont pas des poètes.
L’enseignement de la poésie à l’école repose sur 4 piliers : lire, écrire,dire et vivre en poésie. Jean-Pierre Siméon, dans ses écrits et conférences, a inspiré bon nombre d’enseignants de l’école primaire qui s’inscrivent dans son sillage. C’est mon cas.

LIRE

C’est par la lecture que vient le désir d’écrire. Et l’écriture, quand elle est pratiquée de façon régulière, a également une répercussion sur l’envie de lire. Une pratique des ateliers d’écritures poétique à l’école ne peut se concevoir que si les élèves baignent dans la poésie. Il faut en finir avec ce mythe de l’incompréhensibilité de la poésie.
Un texte « difficile » en soi, ça n’existe pas. C’est à l’enseignant de savoir rendre le texte proposé accessible. L’enseignant « élitiste », c’est celui qui réserve l’effort de vulgarisation à un petit nombre d’élèves, et largue les autres en rase-littérature. Un jour, un conseiller pédagogique me disait : « Un texte difficile, ce n’est pas démocratique ». J’ai rarement entendu un propos aussi stupide. Ce n’est jamais le texte en lui même qui est « élitiste »,mais les hommes qui l’enseignent. L’approche, à l’école primaire, ne doit pas être celle de l’analyse, mais celle du partage. La première rencontre de l’élève avec le poème doit être émotionnelle. Il faut lire, donc, quotidiennement, des poèmes aux élèves, sans s’interdire quoi que ce soit. Ne pas avoir peur d’aller vers des auteurs réputés difficiles, car il ne s’agit la plupart du temps que d’une fausse réputation. Comme le dit souvent Jean-Pierre Siméon, il n’est pas nécessaire que l’élève comprenne tout d’un poème. C’est justement cette part d’opacité, de mystère, qui fait du poème un bien précieux.
Il faut prendre garde de laisser ouvert le sens du poème. Bruno Doucey insiste beaucoup sur ce point-là : il faut fuir l’analyse qui enferme, rechercher une transmission qui passe par l’émotion, qui laisse le poème à l’état d’ouverture.
Les élèves déficients intellectuels sont des élèves qui souvent sont en difficulté en lecture et à l’écrit. Contrairement à une idée reçue, ces élèves sont très aptes à recevoir la poésie. Comme ils sont en difficulté dans le déchiffrage, ils ne cessent d’inférer du sens : c’est cette capacité à dévier du sens littéral qui fait le bon lecteur de poèmes. C’est de cette capacité à inférer du sens que nous avons besoin, nous aussi, quand nous lisons un poème. Ce qui va les limiter, ces élèves, c’est la faiblesse de leur capital culturel. Mais ils sont des élèves souvent ouverts à la poésie, particulièrement ceux qui ont des troubles émotionnels importants.

ÉCRIRE

Une pratique des ateliers d’écriture en milieu scolaire, pour avoir du sens pour l’élève, doit paradoxalement s’extraire d’un contexte purement scolaire. Il s’agit de mimer à leur niveau des pratiques qui sont celles des adultes.
Un enfant n’est certainement pas « naturellement poète ». En cela on doit relativiser l’héritage de Freinet, pédagogue qui a eu cependant le mérite de mettre la poésie au centre des activités de la classe. Il faut croire davantage en l’idée d’un « enfant potentiellement poète », ce qui est mieux.
Des pédagogues comme Evelyne Charmeux ou Bernard Devanne ont souligné l’étroite intrication de l’apprentissage du lire et de l’écrire à l’école. Ceci ne peut être nié. Mais qu’est-ce qu’écrire un poème ? Les travaux du « groupe d’Ecouen » nous proposent quelques pistes. Pour écrire un poème, l’élève doit être capable de cerner ce qui est caractéristique d’un poème par rapport aux autres types de textes, tout en évitant néanmoins d’enfermer dans un cadre normé, restrictif, un type de texte qui est, par essence, multiforme et subverseur de formes. Écrire un poème, c’est être capable de prendre en compte ces différents traits spécifiques au poème tout en maintenant dans son écriture un état d’ouverture, une pensée divergente.
Cette capacité de diverger avec les normes de la langue et de la poésie elle-même s’acquiert au fil du temps (elle ne s’enseigne pas spécifiquement) par la fréquentation assidue des poètes de tous temps et de tous lieux. Un IEN m’exprimait un jour ses inquiétudes par rapport à une écriture poétique qui entraînerait à la divergence des élèves qui manquent de structures psychiques stables, comme c’est la cas dans les IME. Il oubliait que« divergence » et « convergence » sont deux faces d’un même processus intellectuel, que la capacité à diverger renforce par effet de retour la capacité à converger : un élève fragile qui écrit de la poésie apprendra à mettre à distance ces pulsions qui font tant peur à l’adulte, il ne court pas le danger de basculer dans la folie, au contraire ! Rappelons que métaphore et concept ne s’opposent pas, que la métaphore est un des moments du concept, comme l’a largement démontré Paul Ricœur.
Après avoir découvert un texte poétique avec moi, je demande à l’élève d’écrire ensuite lui-même un texte. L’élève pourra s’appuyer sur le texte qui a été vu pour construire le sien propre : le poème lu n’est en aucun cas un modèle à imiter mais une référence sur laquelle il pourra s’appuyer. Il convient de formuler une consigne d’écriture qui soit suffisamment ouverte : fermer un paramètre, laisser les autres ouverts. Ce qui permettra d’apprécier la justesse de la consigne, c’est la variété des textes produits. On n’est absolument pas, dans ce cas, dans de la production libre au sens où l’entendait Freinet.

DIRE

Organiser un projet en classe autour de la poésie suppose de ne pas omettre une dimension essentielle : l’oralité. Dans le projet que je mène avec ma collègue, il existe un volet « initiation à la lecture à voix haute ». Dans nos classes respectives, nous pratiquons la récitation, nous apprenons des poèmes aux élèves. Je ne suis pas de ceux qui sont pour jeter aux oubliettes la pratique traditionnelle de la récitation (je suis en accord sur ce point-là avec George Jean), mais elle doit être une pratique parmi d’autres.
La« lecture à voix haute », telle que la conçoit Jean-Pierre Siméon, telle qu’elle se pratique dans les festivals de poésie depuis les années 70, doit être également enseignée aux élèves. Dans notre IME, nous avons la chance de bénéficier d’un éducateur musical qui travaille avec nous sur ce projet. Il initie les élèves à cette activité. Il s’agit d’apprendre à l’élève à dire un texte (ou son propre texte) sur scène, dans un micro, de façon à ce qu’il soit audible par un public. La façon d’occuper la scène, l’espace, doit être également travaillée. On peut également insister sur la mise en scène sonore du texte avec des instruments de musique, mélanger lecture à voix haute et éducation musicale.
La préparation d’un « Printemps des poètes », d’un spectacle avec les élèves permet de travailler toutes ces dimensions. Les compétences qui doivent être travaillées selon Jean-Pierre Siméon sont les suivantes : être capable de bien se tenir devant un auditoire, tenir l’auditoire dans son propre regard, maîtriser la posture, l’attitude du corps, maîtriser la voix, poser la voix, varier le volume de la voix, maîtriser le débit, articuler, mettre le ton. C’est ici que des formateurs spécialisés dans l’éducation théâtrale ou musicales deviennent utiles dans nos établissements.

VIVRE EN POÉSIE

Comme je le disais plus haut, une pratique de la poésie en milieu scolaire, pour avoir du sens pour l’élève, doit s’extraire d’un contexte purement scolaire et devenir fonctionnelle. Il s’agit d’initier l’élève à des pratiques sociales qui sont celles des adultes.
Il est important de faire vivre le projet tout au long de l’année en se fixant un objectif final : un « Printemps des poètes », c’est à dire une journée ou une semaine consacrée entièrement à la poésie dans l’établissement. Il est important d’impliquer différents professionnels, de ne pas se refermer sur la classe, de pratiquer des échanges avec d’autres classes ou d’autres établissements. On pourra, tout au long de l’année, mettre en place une correspondance avec le poète invité. On pourra également exposer les productions des élèves dans l’établissement, publier les poèmes dans la gazette interne ou bien carrément dans la presse régionale afin de faire connaître le travail effectué à la population locale. C’est ce que, pour ma part, j’ai voulu faire ces cinq dernières années. J’ai utilisé toutes les ressources dont je disposais : journal local, radio locale, gazette interne au pôle d’établissements. La rencontre avec le poète est évidemment un point d’orgue du projet. Il importe d’avoir travaillé en amont avec les élèves sur l’œuvre du poète et de l’avoir choisi en fonction de son habitude du public scolaire. La couverture par la presse locale de l’événement permettra de boucler la boucle.
C’est par une pratique personnelle de la poésie, une fréquentation des festivals et des lectures que l’enseignant pourra se mettre au diapason de la poésie telle qu’elle est socialement vécue dans l’espace public. Ainsi, il pourra en transmettre le goût à ses élèves.
Les pratiques doivent encore évoluer dans le secteur primaire et le secteur spécialisé. Il y a encore des lourdeurs et des résistances qu’il s’agit de combattre. Le travail fait par Jean-Pierre Siméon et le Printemps des poètes a montré la bonne direction, a suscité un élan nouveau. C’est à nous, maintenant, enseignants-poètes, enseignants passionnés de poésie, éducateurs et autres acteurs de la vie culturelle, sociale, scolaire, d’agir et d’innover.

 

Vincent Calvet
Octobre 2013



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